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Les grands entretiens du Revenu

Charles Serfaty,

« Le poids de l’État n’a pas été qu’un boulet pour notre économie »

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Charles Serfaty, économiste à la Banque de France, a accorder un entretien avec Le Revenu, pour la sortie de son dernier ouvrage «Histoire économique de la France».

Par Jannick Alimi
Publié le 26/01/2024 à 09h05 | mis à jour le 26/01/2024 à 11h06
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Dans votre dernier ouvrage, vous remettez en cause plusieurs idées reçues. Lesquelles ?Charles Charles Serfaty : Il est coutume de dire que la France souffre d’un retard économique et que son modèle socio-économique est néfaste en raison d’un État qui pèserait trop sur l’économie. Ce sont deux idées que je remets en cause. Tout d’abord, l’existence d’un retard fondamental du pays. Même les Gaulois ne vivaient pas trop mal par rapport aux Romains. Sous l’Ancien Régime, la France était pauvre, mais à l’instar de la plupart des pays européens, à l’exception de l’Angleterre et de la Hollande. À la fin du XVIIe siècle, l’idée selon laquelle la Révolution aurait interrompu un premier cycle de croissance est fausse. C’est même le contraire.
Ensuite, pendant tout le XIXe siècle, puis durant les Trente Glorieuses et jusqu’à la période contemporaine, la France s’est reconstruite et modernisée ce qui lui a permis d’être un des pays les plus performants au monde. Et elle l’a fait, malgré une diminution relative de sa démographie, en mettant en place une économie mixte : en libéralisant d’un côté, tout en conservant un État interventionniste, notamment dans la création et la gestion de certains grands groupes industriels de nature stratégique. Car, et c’est l’autre idée reçue que je conteste, le poids de l’État n’a pas été qu’un boulet pour notre économie.

Spécificité géographique

Quelle méthodologie vous a permis d’arriver à ces conclusions à contre-courant ?
Charles Serfaty :
Il y a une tendance chez les historiens contemporains à faire moins d’histoire quantitative ou de l’économie au profit de l’histoire des mentalités. Je m’appuie, certes, sur leur travail, mais aussi sur celui d’historiens comme Emmanuel Leroy Ladurie et Marc Bloch. L’affinement des méthodes, par exemple, sur le calcul du revenu par habitant, la disponibilité des chiffres et la volonté de les utiliser de façon plus technique me permettent d’aller plus loin.

Votre analyse de la Révolution de 1789 est particulièrement originale…
Charles Serfaty :
On a longtemps cru, et encore aujourd’hui, que la France avait pris un retard structurel à cause de la Révolution. C’est faux. Les causes idéologiques de la Révolution, l’esprit des Lumières, celui de l’Encyclopédie, la foi dans le progrès technique, ont eu, au contraire, une influence décisive sur la révolution industrielle. En changeant les droits de la propriété, en faisant évoluer les structures agricoles, en mettant fin aux corporations, la Révolution a jeté les bases de toute une économie nouvelle, plus propice au progrès et à la croissance. Une réserve, cependant : la Révolution a accéléré une sécularisation de la société française, avec, en conséquence, une baisse de la démographie en comparaison du reste de l’Europe, qui a affaibli la France sur le plan militaire.

La spécificité géographique de la France expliquerait en grande partie le modèle de développement français. C’est-à-dire ?
Charles Serfaty :
De par sa situation entre la Méditerranée et l’Atlantique, entre le Sud et le Nord, la France a été à même de mettre en place un système mixte, plus équilibré qu’ailleurs. Elle a été le théâtre de guerres et de pillages intenses, ce qui a donné naissance à un État qui, plus qu’ailleurs en Europe, a été particulièrement sollicité pour assurer la protection et la sécurité de la population. Le roi Charles V a créé le premier impôt permanent pendant la guerre de Cent Ans, après la défaite de Poitiers en 1356. Les conflits se sont poursuivis sur d’autres champs de bataille nécessitant de plus en plus d’argent public et d’endettement. Au XVIe siècle, François Ier crée le premier marché de la dette publique, à Lyon, où l’Hôtel de ville jouait le rôle d’intermédiaire entre la royauté et les créanciers. À partir de Sully et de Colbert, la royauté a encouragé «l’industrialisation» du pays. Cette centralisation de l’État continue d’être une des spécificités de notre pays, qui se manifeste par le goût des politiques industrielles et le poids important du système de protection sociale.

En Europe, l’Angleterre et les Pays-Bas ont été des puissances commerciales. Mais la France aussi…
Charles Serfaty :
C’est l’autre particularité géographique de la France. Sa situation sur de grands axes de communication, comme la Méditerranée et l’Atlantique ou l’axe rhodanien, a généré une économie diversifiée. Notre agriculture s’est développée sur un mode biennal dans le sud et triennal dans le nord. Cette diversification a été une des clés de notre prospérité. Au XIXe siècle, la France a commercé à la fois en or et en argent, alors que les autres pays s’étaient spécialisés, avec l’or en Angleterre et l’argent en Allemagne. Ce bimétallisme a permis à la France de commercer avec tout le monde. Ces particularités se retrouvent au sein de l’Union européenne. Notre modèle mixte nous projette à mi-chemin entre l’Allemagne et les pays du Nord de l’Europe, à la fois économes en deniers publics et exportateurs, et l’Italie et l’Espagne, très endettés.

Son parcours
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Charles Serfaty,
Économiste à la Banque de France
  • Charles Serfaty, 32 ans, est économiste à la Banque de France.
  • Il enseigne la macro-économie à l’École d’économie de Paris.
  • Ancien élève de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm à Paris, il est détenteur d’un doctorat du Massachusetts Institute of Technology (MIT).

Une immigration nécessaire

La démographie a été relativement plus faible en France à partir du XIXe siècle. Est-ce que l’immigration a compensé cette baisse et participé à la croissance du pays ?
Charles Serfaty :
Dès le XIXe siècle, la France a été une terre d’accueil de l’immigration. Cette immigration était surtout d’origine italienne et belge et employée à la fois dans le secteur agricole et industriel. Elle a permis de combler le manque de main-d’œuvre domestique. Elle a continué au XXe siècle, mais cette fois-ci d’origine polonaise après la Première Guerre mondiale puis, après 1945, portugaise et maghrébine, et employée surtout dans l’industrie. Après la première crise pétrolière en 1973, elle a changé de nature : l’immigration de travail a été restreinte, en raison de l’apparition du chômage de masse, au profit du regroupement familial. Aujourd’hui, cette immigration apparaît nécessaire dans certains secteurs en tension.

Cette histoire longue a-t-elle produit une «entreprise à la française»
Charles Serfaty
: Avant la Première Guerre mondiale, la France se caractérisait par des petites structures, l’atelier à la française, dans des secteurs comme le textile et même l’automobile. Cette situation change avec les Trente Glorieuses et le poids des grands groupes qui prend de l’importance. Mais, contrairement à d’autres pays, des toutes petites entreprises et les très grandes continuent de cohabiter en France. Il manque des entreprises de taille intermédiaire.

Votre tableau de la France se veut antidécliniste. Mais vous estimez que le pays doit prendre soin de ses enfants et de ses étudiants. Que voulez-vous dire ?
Charles Serfaty :
Les classements Pisa [NDLR, classement international pour le suivi des acquis des élèves] nous le rappellent année après année : le niveau des élèves et des étudiants ne cesse de diminuer. Cette baisse aura des répercussions négatives sur notre économie, sur la productivité et, à terme, sur le niveau des revenus des Français. Parmi tous les sujets qui handicapent notre économie, la baisse du niveau général en mathématique est peut-être le plus grave. C’est le risque de manquer d’ingénieurs et d’informaticiens compétents, des talents indispensables à l’avenir d’un pays.

Propos recueillis par Jannick Alimi

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