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Les grands entretiens du Revenu

Olivier Redoulès,

« La productivité, c’est aussi l’affaire des managers et des employeurs ! »

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Par Jannick Alimi
Publié le 19/01/2024 à 09h07 | mis à jour le 22/01/2024 à 10h25
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Le Revenu : Rexecode vient de publier une étude selon laquelle la productivité horaire des salariés a baissé de 5 points entre le niveau moyen de 2019 et le deuxième trimestre de 2023. Pour quelles raisons ?

Olivier Redoulès : Il faut reconnaître, tout d’abord, qu’en matière de productivité, il y a une part inexpliquée importante. On peut assurer cependant que cette baisse tient, pour partie, à la nature des emplois créés. La France a créé 1,2 million d’emplois sur cette période, ce qui est une croissance extrêmement forte. Or, le tiers de ces emplois nouveaux sont occupés par des apprentis. Ceux-ci sont comptabilisés à temps plein, alors qu’ils ne travaillent qu’à temps partiel, et, en outre, ils sont nouveaux sur le marché du travail et nécessitent, par nature, une formation.

L’apprentissage expliquerait 2 points de perte de productivité. Hors apprentissage, les emplois créés présentent des niveaux de productivité plus faibles, avec le retour dans l’emploi de personnes qui en étaient éloignées, et dans des secteurs à plus faible productivité. Cela pourrait expliquer 2 points supplémentaires de la perte de productivité. Cette baisse de productivité peut présenter, cependant, un aspect positif puisqu’elle est le fruit de l’intégration sur le marché du travail de centaines de milliers de personnes, alors que les salariés qui ne sont pas nouveaux dans l’emploi restent tout aussi productifs.
Son parcours
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Olivier Redoulès,
Directeur des études chez Rexecode
  • Olivier Redoulès est diplômé de l’École polytechnique et de l’École nationale de la statistique et de l’administration économique (Ensae). Il est aussi titulaire du certificat de finance d’entreprise de HEC.
  • Il a été administrateur de l’Institut national de la statistique et des étudeséconomiques (Insee).

Perte de pouvoir d’achat

Y a-t-il des facteurs de baisse plus inquiétants ?

Olivier Redoulès : Oui, car ils reflètent une baisse de la production. Ils sont liés à la transformation de certaines activités en lien avec la transition écologique, notamment dans le BTP et l’automobile. Mais il y a d’autres facteurs qui jouent, comme la hausse des prix de l’énergie, la crise immobilière même si on ne connaît pas vraiment sa durée, la réorganisation des échanges mondiaux ou la fin des aides aux entreprises…

Quelles vont être les conséquences de cette baisse de productivité ?

Olivier Redoulès : Cette baisse va peser sur le niveau de vie des Français et sur les comptes publics. Si l’on fait abstraction du Smic, les salaires moyens, entre 2019 et le deuxième trimestre 2023, ont pris du retard sur l’inflation, ce qui a entraîné une perte moyenne du pouvoir d’achat de 1,5 point. Cependant, on constate que cette baisse est inférieure à celle de la productivité (5% sur la même période), ce qui montre que les entre- prises ont fait des efforts pour maintenir peu ou prou le niveau des salaires. Les négociations salariales ont aussi conduit en 2022 à une accélération progressive du salaire mensuel de base – salaire brut hors primes. La tendance s’est poursuivie en 2023 avec des hausses proches de 5% en moyenne et, selon la Banque de France, devrait se prolonger encore en 2024. Cependant, il n’y aurait pas de spirale salaires-prix.

Cette perte de pouvoir d’achat touche-t-elle toutes les catégories sociales de la même façon ?

Olivier Redoulès : Non. Cette perte de pouvoir d’achat des salaires nets de base concerne principalement les cadres (-2,9 points) – même si cela dépend beaucoup des secteurs –, alors qu’elle a été très limitée pour les ouvriers et les employés (-0,4 point). Ceux qui sont au Smic n’ont même subi aucune perte. En outre, si l’on veut avoir une image globale, il faut tenir compte de toutes les prestations sociales, comme les minima sociaux ou les retraites qui ont été revalorisées avec l’inflation. Il faut aussi prendre en compte les primes de partage de la valeur versées par les entreprises.

Selon vous, le temps de travail, qui détermine, en partie, la productivité et le pouvoir d’achat, ne serait pas, en France, aussi faible qu’on a coutume de le dire…

Olivier Redoulès : Le temps de travail est toujours difficile à comparer. Depuis 2012, Rexecode publie un indicateur qui nous semble le plus pertinent. Il s’agit de la durée annuelle effective du travail pour les salariés à temps complet qui, contrairement à d’autres notions de durée, comme la durée hebdomadaire habituelle, prend en compte les périodes d’absence (pour congé, maladie…). Il en ressort au moins deux constats. Si l’on considère la durée annuelle effective du travail des salariés à temps complet, la France reste, après la Finlande, le pays où le temps de travail est le plus faible. Cela est dû aux contraintes réglementaires comme les 35 heures ou les congés payés. Avec l’Allemagne, l’écart s’établit à 122 heures, soit l’équivalent de trois semaines de travail. En revanche, si l’on considère la durée du travail de l’ensemble des salariés – et pas seulement de ceux à temps complet, la durée du travail en France est supérieure à celle de la plupart des pays d’Europe du Nord. Pourquoi ? En raison d’un moindre recours par la France au temps partiel qui, en outre, est plus «subi» qu’en Allemagne, ainsi que d’un nombre d’heures en temps partiel plus élevé. En outre, lorsque l’on considère la durée effective de travail de l’ensemble des personnes en emploi, la France se distingue par une durée du travail des non-salariés (notamment les indépendants) relativement élevée en comparaison des autres pays européens.

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Il est nécessaire aussi de rendre la structure des prélèvements sociaux et fiscaux plus incitative pour l’accumulation de compétences.

Constate-t-on une différence entre le secteur privé et le secteur public ?

Olivier Redoulès : Oui. Les agents du secteur public travaillent deux semaines de moins environ que les salariés du privé.

Si l’on considère l’ensemble des Français, la France continue-t-elle, cependant, de moins travailler que la plupart des autres pays européens ?

Olivier Redoulès : Effectivement, car il faut se rapporter alors au taux d’emploi dans le pays. Or, il est bien plus faible en France que dans la plupart des autres pays, notamment qu’en Allemagne, en raison de la faiblesse du taux d’emploi des jeunes et des seniors. Notre marché du travail est beaucoup moins intégrateur, ce qui explique, jusqu’à une date récente, le chômage de masse en France, de plusieurs points supérieurs à celui de certains pays comme l’Allemagne.

L’angle mort du télétravail

Vous soulignez que le télétravail interroge le concept même de «durée du travail»…

Olivier Redoulès : Le télétravail a beaucoup augmenté depuis la crise du Covid. Un salarié sur cinq en fait au moins un jour par semaine en 2022, contre 3% en 2017. Mais il reste un angle mort. On a du mal à l’appréhender, d’autant qu’il génère une organisation du travail différente de celle qui prévaut sur les lieux de l’entreprise. On ne sait pas dans quel sens il peut influer. Une durée effective du travail plus courte ou plus longue ?

Que faire pour améliorer la productivité, le pouvoir d’achat et réduire les déficits ?

Olivier Redoulès : Il faut poursuivre à la fois une politique favorable à l’emploi et favoriser la restauration de gains de productivité à moyen terme. Cela peut passer par plus de mobilité professionnelle. Changer d’emploi est mobilisateur et favorise les hausses de salaires car cela met les employeurs en concurrence. La productivité, c’est aussi l’affaire des managers et des employeurs ! Il est nécessaire aussi de rendre la structure des prélèvements sociaux et fiscaux plus incitative pour l’accumulation de compétences. Cela consiste à réduire les prélèvements fiscaux et sociaux au-delà du Smic. Or, la loi de finances pour 2024 va à contresens car, pour ne pas trop déséquilibrer les finances publiques, elle désindexe les seuils. Enfin, il faut poursuivre une politique d’attractivité favorable à l’investissement. Pas seulement en favorisant les investissements étrangers, mais aussi en libéralisant de nouveaux secteurs, sur le modèle de la loi Macron propice à un élargissement et à une diversification de l’offre.